Jean Santeuil
2.5.4.1 Involuntary memory—examples
(a) At least ten significant examples in Jean Santeuil
(i) The storm. A storm at Réveillon makes Jean think of Penmarch (Brittany):
Mais ces idées qui venaient à Jean en écoutant le vent étaient des idées autres qui semblaient non pas creuses mais pleines, à la fois dans le passé, son passé à Penmarch, et le présent, et plus profondes... y aller ne lui paraissait presque pas nécessaire, car le désir excité par le vent et le souvenir de Penmarch se résolvait non dans le plaisir égoïste qu’il aurait à Penmarch... il ne dévorait plus la vie avec une sorte d’angoisse de la voir disparaître sous la jouissance, mais il la goûtait avec confiance, sachant qu’un jour ou l’autre la réalité qu’il y avait dans ces minutes, ils les retrouverait à condition de ne pas la chercher, dans le brusque rappel d’un coup de vent, d’une odeur de feu, d’un ciel bas ensoleillé... Réalité qui est celle que nous ne sentons pas pendant que nous vivons les moments, car nous les rapportons à un but égoïste, mais qui, dans ces brusques retours dans la mémoire désintéressée, nous fait flotter entre le présent et le passé dans leur essence commune, qui dans le présent nous a rappelé le passé, essence qui nous trouble en ce qu’elle est nous-même, ce nous-même que nous ne sentons pas au moment, mais que nous retrouvons comme un miel délicieux resté après les choses quand elles sont loin de nous ..., réalité que nous répandons tandis que nous écrivons des pages qui sont la synthèse des divers moments de la vie. (JS 397-8)
This is a key section.
(ii)
Lake Geneva. Lake Geneva reminds Jean of sea at Beg-Meil:
Jean s’est aussitôt souvenu. (461)
Et soudain toute cette vie de là-bas qu’il croyait inutile et inutilisée lui apparaît charmante et belle... (462)
Serait-ce que la beauté, le bonheur pour le poète, c’est dans cette substance invisible qu’on peut appeler l’imagination, qui ne peut s’appliquer à la réalité présente, qui ne peut s’appliquer non plus à la réalité passée que nous rend la mémoire, et qui flotte seulement autour de la réalité passée qui se trouve prise dans une réalité présente? (462)
Ce sont là les belles heures de la vie du poète, celles où le hasard met sur son chemin une sensation qui enferme un passé et qui permette à son imagination de faire connaissance avec le passé qu’elle n’avait pas connu,... et que l’intelligence, l’effort, le désir, rien ne pouvait lui faire connaître. Il lui fallait le souvenir, non point précisément le souvenir, mais la transmutation du souvenir en une réalité directement sentie. (462)
en cet instant où une sensation s’est présentée dans le présent comme étant celle du passé, du rapprochement jaillit comme une sensation située hors de la prise des sens et dans le champ de l’imagination qui maintenant ayant devant soi un objet éternel peut le connaître... (463)
C’est l’odeur de certaine maison que nous habitions au bord de la mer, une irritante villa tout en bois... et où j’ai été si triste... (463)
un sentiment... en dehors de toute durée... (464)
Et nous nous demandons s’il n’est pas plus beau que l’imagination... ne puisse... sauver ainsi de l’oubli... l’essence... de la vie en bateau, en wagon... que quand, jaillissant du choc d’un présent et d’un passé identiques, elle est dégagée du temps. (464)
comme si notre vraie nature était hors du temps, faite pour goûter l’éternel et, mécontente du présent, attristée du passé, tressaillait tout à coup quand du choc du présent et du passé jaillissait quelque chose qui n’est ni aujourd’hui ni hier, cet aujourd’hui conservé sans modification de substance, mais qui est hors du temps, essence réelle de notre vie. C’est pourquoi vivons, connaissons toutes les heures, soyons tristes dans les chambres, ne nous désolons même pas trop d’avoir vécu dans des voitures élégantes et dans des salons. (465)
Also a very important passage.
(iii) Apple blossoms:
"ce qui nous ravit dans le plaisir que nous éprouvons, c’est quelque chose que nous sentons au fond, quelque chose qui n’est pas d’aujourd’hui car un sentiment d’un autrefois où nous voyions ces pommiers pareils est dedans, et qui n’est pas d’autrefois non plus seulement" [i.e. it is extratemporal] (JS 160)
(iv) Bois de Saint-Germain:
Et Jean croyait ressentir cette joie... à la fois sous ces arbres... et, en ce même moment, dans les bois de Saint-Germain, comme autrefois quand il allait cueillir des violettes... Il se sentait heureux et il ne s’inquiétait plus que le passé fût mort pour lui et que les objets qui en survivent n’eussent plus de charme et en réalité plus de vie. ... De ces choses qui nous charmèrent autrefois et qu’il nous est donné de revoir, est-il bien vrai qu’il n’y en ait pas certaines dont la présence nous rende avec une volupté pareille et peut-être plus rêveuse encore le charme mystérieux d’autrefois? (748)
(v) Church bells. Church bells remind Jean of the path home: "Il aperçut à travers ses larmes.... le sentier qui ramenait au jardin paternel" (JS 122).
[Cf. "La Mort de Baldassare Silvande": "À toutes les époques de sa vie, dès qu’il [Baldassare] entendait le son lointain des cloches, il se rappelait malgré lui leur douceur dans l’air du soir, quand, petit enfant encore, il rentrait au château, par les champs." (PJ 67)]
(vi)
House flies. Flies remind Jean of Illiers, summer: "dans la suite... à Paris... croyant que sa poésie était à jamais perdue pour lui,..., Jean entendait soudain une vibration sonore près de lui. ... Et revoyant tout d’un coup les beaux jours d’Illiers,..., Jean remerciait ces innocentes musiciennes qui... dans leur chanson monotone lui redisaient la gloire éternelle de l’été." (175-6)
(vii) More weather. The author "C" is inspired to write by involuntary memories: "des gouttes de pluie qui commençaient à tomber, un rayon de soleil qui reparaissait, suffisaient à lui [C] rappeler des automnes pluvieux, des étés ensoleillés, des époques entières de sa vie, des heures obscures de son âme qui s’éclaircissaient alors... Il semblait regarder en face quelque chose qu’il ne comprenait pas bien. ...Puis tout d’un coup il paraissait joyeux, prêt à écrire." (JS 48-9)
(viii) Hammers and a musty-smelling book: "Jean vieilli, n’attendant plus rien de la vie, vivant d’un dur travail dans une ville d’où il ne sortait jamais, d’où il n’apercevait jamais la campagne, dormant mal, se réveillant plein de malaise, sans espoir pour les journées qui suivraient... On entendait des marteaux qui frappaient au loin. Jean pensait qu’il revenait de la lourde promenade après déjeuner à Eteuilles, qu’il entrait dans la maison fraîche. A ce moment l’odeur moisie d’un livre qu’on lui passait, comme ceux qu’il trouvait dans la bibliothèque du curé, suffisait à l’enivrer." (183-4)
(ix) Tea (or at least the thought of tea): "Et rappelé à son souvenir par le désir de boire une tasse de thé ou de lire un autre livre en se chauffant les pieds,..., son amour pour eux [various objects stored and forgotten] redevenait tout d’un coup tellement vif..." (JS 786)
(x) A petite phrase, three times over!
• petite phrase reminds Jean of the piano of his grandfather, M. Sandré: Pendant que T. jouait une dernière valse, à une certaine phrase Jean sentit au fond de lui quelque chose qui avait tressailli. Sans doute c’était quelque mélodie oubliée où se trouvait cette même phrase, peut-être simplement le même accord qui, étonné de s’entendre, se débattait au fond de l’oubli, tâchait de revenir à la vie, à être senti et reconnu. ... Jean essayait de réentendre cette phrase... Il ne pouvait ressaisir la phrase. Mais pendant ce temps ce qui avait tressailli en lui s’éleva jusqu’à la pleine conscience. ... cette sonorité, ah! oui la voilà, il l’entend, et il l’a reconnue, c’était celle du vieux piano aigre de chez M. Sandré. Par hasard, en accrochant un peu, les doigts de T. ont tiré de ce bon piano un son juste aussi aigre que celui du piano de M. Sandré. Sans cela jamais sans doute Jean n’y eût repensé... Et la photographie de tout cela avait pris sa place dans les archives de sa mémoire, des archives si vastes que dans la plus grande partie il n’irait jamais regarder, à moins d’un hasard qui les fît rouvrir, comme avait été cet accroc du pianiste ce soir-là (JS 120-1)
• petite phrase recalls the time of Jean's happiness with Françoise (796ff.).
Françoise plays the piano. "Aux premières notes une angoisse extraordinaire le saisit, il fit une grimace pour ne pas pleurer. ... Il avait reconnu cette phrase de la sonate de Saint-Saëns que presque chaque soir au temps de leur bonheur il lui demandait et qu’elle lui jouait sans fin... exigeant qu’il reste contre elle" (797) [cf. S 339-42]
Ten years later, "c’était l’air... de l’été où il avait été si heureux, qu’il respirait, car, n’ayant plus jamais ressenti la douceur de ces jours anciens, elle [la petite phrase de Saint-Saëns] avait gardé en lui l’âge qu’il avait alors et c’est de ce temps-là, intacte et fraîche, qu’elle lui arriva tout d’un coup." (799)
• petite phrase has unspecified effect: "Alors Jean reconnut la Première Sonate pour piano et violon de Saint-Saëns et, sentant ce qui allait venir, il sentit son coeur se troubler. Et en effet la phrase attendue s’adressa à lui." (827)
[Cf. “Mélancolique villégiature de Mme de Breyves": "Une phrase des Maîtres chanteurs [Wagner] entendue à la soirée de la princesse d'A... avait le don de lui évoquer M. de Laléande avec le plus de précision (PJ 125).]
[Other examples in PJ:
the smell of lilacs: Comment toute cette eau fraîche de souvenirs a-t-elle pu jaillir encore une fois et couler dans mon âme impure d'aujourd'hui sans s'y souiller? Quelle vertu possède cette matinale odeur de lilas pour traverser tant de vapeurs fétides sans s'y mêler et s'y affaiblir? Hélas! en même temps qu’en moi,..., c’est hors de moi que mon âme de quatorze ans se réveille encore. Je sais bien qu’elle n’est plus mon âme et qu’il ne dépend plus de moi qu’elle la redevienne. ("La Confession d’une jeune fille," PJ 143)
the name of the rival: "pour se distraire il se mit fiévreusement à lire les noms; une carte, deux cartes, trois cartes, ah! il tressaillit et de nouveau regarda: «Comte François de Gouvres». ... il y avait longtemps qu'il n'avait pensé à lui, et tout de suite la phrase de Buivres: «Il y avait ce soir quelqu'un qui a dû rudement se la payer, c'est François de Gouvres; - il dit qu'elle a un tempérament! mais il parait qu'elle est affreusement faite, et il n'a pas voulu continuer», lui revint, et sentant toute la souffrance ancienne qui du fond de sa conscience remontait en un instant à la surface, il se dit: «Maintenant je me réjouis si je suis perdu. ...». ("La fin de la jalousie," PJ 229)
the name of the beloved: "Mais aussitôt, ayant prononcé son nom, par une association involontaire cette fois et sans analyse, elle le revoyait" ("Mélancolique villégiature de Mme de Breyves," PJ 125)
See also PJ 99, 173, and especially 237.]