Jean Santeuil



5. Style

(a) Long sentences: actually very few, compared to the Recherche. Still, here's a long, multiply recursive sentence:

Dans une plage que nous connaissons, où la colline de dunes où s'élève la sémaphore a l'habitude de recevoir le matin notre salut matinal quand nous nous mettons à la fenêtre, et notre regard d'ami quand nous nous interrompons de notre lecture pour jeter un instant les yeux autour de nous, et même d'être foulée gaiement ou tristement, avec des sentiments que sa vue ne crée pas en nous, comme il arrive avec nos amis que nous connaissons tant que leur présence s'associe seulement à nos impressions, mais de manière à les adoucir, en nous permettant d'étendre la surface de notre personne,—d'être foulée gaiement ou tristement par nos pas quand nous nous promenons le soi, gaiement surtout ou plutôt heureusement, car nous voyons toujours de là les belles couleurs de la mer toujours harmonieuses entre elles, et passer les bateaux, et revenir pour dîner,—dans une plage dont la falaise, si abrupte qu'elle ait pu nous paraître le jour de notre arrivée, nous est devenue familière comme l'hôte qui, ce même premier jour, nous a paru bien étranger et que nous quitterons comme un ami, dont la falaise avec ses grandes écorchures blanches auxquelles nous nous sommes habitués comme à la cicatrice de la figure de l'hôte, et sa descente à pic à la vue de laquelle nous nous sommes habitués comme à son nez trop long, et son murmure éternel de mer poudreuse et blanchissante comme à l'essoufflement perpétuel de l'hôte, falaise que nous [nous] attendons si bien à voir chaque matin quand en nous levant, en faisant notre toilette, nous regardons à l'orient et qui d'ailleurs souvent alors est vêtue de beaux tons roses qu'on peut se lasser de regarder et a des vagues d'argent, des fusées d'écume en diamant à ses pieds rocheux, cette falaise que nous nous attendons si bien à voir qu'elle semble, elle aussi, s'attendre à nous voir, car comme dans un wagon qui marche, c'est le pays qui semble fuir, et quand nous connaissons depuis longtemps les choses, ce sont elles qui semblent nous connaître, cette falaise qui nous attend le matin, qui connaît nos regards joyeux et quelquefois nos pas extasiés et même la bonne forme de notre dos quand, couchés de tout notre long sur son vaste dos herbeux où sont attachées des vaches, nous laissons nos yeux flotter [autour] du ciel tout près de nous et de la mer si loin en bas et pourtant qu'on entend, dont on entend tout ce qu'elle dit vague par vague, chaque brisant à chaque rocher et chaque reflux au sable sur lequel il se retire, et la jetée que nous connaissons si bien, que nous distinguerions entre toutes les jetées du monde, car il ne peut pas y en avoir une qui termine de la même manière la figure de la plage, comme il n'y a pas dans une autre figure humaine le nez de l'hôte, jetée que nous avons toute la journée devant les yeux et qui doit joliment nous connaître puisque même son gardien que nous voyons, lui, bien moins souvent et [dont] nous connaissons moins bien la figure, nous connaît,—quand dans une telle plage nous voyons les flots bien connus s'avancer, se retirer, avec les mouvements, le bruit, la forme que nous connaissons si bien, il semble qu'ils nous connaissent aussi. (JS 456-7)

(b) Maxims
(i) The young Jean loves maxims found in the novels he reads.
"Et chaque fois que, en dehors de la trame du récit [Gautier, Capitaine Fracasse], il y avait une de ces réflexions... qui n’avaient pas de rapport avec la contingence du récit, il était plus particulièrement heureux.  Car un écrivain que nous adorons devient pour nous comme une sorte d’oracle que nous aimerions à consulter sur toute chose" (199); "nous écoutons bouche bée la maxime qu’il lui plaît laisser tomber" (200).
Cf. Recherche: "j’aurais voulu posséder une opinion de lui, une métaphore de lui, sur toutes choses" (S 94).
(ii) But Jean's literary work (if there is one) will not have maxims.
"Des pensées comme cela, il les laissait passer tous les jours sentant que ce n’était pas cela qu’il avait à écrire, car elles n’étaient pas accompagnées de la joie particulière qui était pour lui le signe de la valeur des idées" (658)
"de telles idées sont des idées creuses, qui... imitent la réalité... sans la dépasser. ... Et puis après nous ne nous sentons pas contents, tout cela est inutile, c’est comme les romans impressionnistes et naturalistes." (396)
(iii) The narrator too loves maxims found in the novels he reads.
"Souvent son récit [= le récit de C.] était interrompu par quelques réflexions où l’auteur exprime son opinion sur certaines choses, à la manière des certains romanciers anglais qu’il avait autrefois beaucoup aimés.  Ces réflexions, souvent très ennuyeuses pour le lecteur..., étaient ce que nous écoutions avec le plus de plaisir, si avides de connaître sa propre pensée..." (52)
(iv) But the narrator too claims to be opposed to maxims.
"Bertrand de Réveillon était, comme tous ses pareils, trop porté à croire qu’une impression particulière... est sans valeur, et que la grandeur d’une impression est proportionnée à la généralité des idées auxquelles elle fait directement appel. Les esprits de second ordre ... font des théories" (303).
"Nous racontons une histoire, et n’avons pas à parler ici des lois de l’esprit... Cela pourrait intéresser seulement les poètes et serait mieux à sa place dans un livre qui traiterait de leur art." (452)
(v) The narrator uses maxims. (See elsewhere.)
Narrator claims this work is universal in application: "heureusement pour le romancier, il y a moins de goûts et de caractères que d’hommes, ou plutôt le plus singulier participe suffisamment aux goûts et aux caractères d’un grand nombre d’hommes pour qu’en te parlant de mes amis j’aie quelque chance de t’étonner par la connaissance approfondie des tiens" (171).
(vi) The narrator also cites other people's maxims. (731)
(vii) Some maxims, however, are of restricted application: "dans notre effort de sincérité perpétuelle (je parle pour les natures comme Jean) nous n’osons pas nous fier à notre opinion" (597).
(viii) Some maxims are qualified: "nous ne voyons jamais une chose une seule fois, mais qu'après l'avoir vue nous la revoyons aussitôt... Hélas! il est pourtant [aussi] de nouvelles rencontres... qui ne reparaissent plus..." (JS 785)
[(ix) Dialectical elaboration of maxim in PJ: "Toutes ces séparations m'apprenaient malgré moi ce que serait l'irréparable qui viendrait un jour, bien que jamais à cette époque je n'aie sérieusement envisagé la possibilité de survivre à ma mère. J'étais décidée à me tuer dans la minute qui suivrait sa mort. Plus tard, l'absence porta d'autres enseignements plus amers encore, qu'on s'habitue à l'absence, que c'est la plus grande diminution de soi-même, la plus humiliante souffrance de sentir qu'on n'en souffre plus. Ces enseignements d'ailleurs devaient être démentis dans la suite." ("La Confession d’une jeune fille" 142) See also PJ 197-8.]
[(x) Interesting nesting in "Fragments de Comédie italienne," where a rejected maxim sits inside an endorsed maxim: "Ce public, égaré par la psychologie conventionnelle du théâtre et l'absurde maxime: «Qui aime bien châtie bien», se refuse à reconnaître que la flatterie n'est parfois que l'épanchement de la tendresse et la franchise la bave de la mauvaise humeur." (PJ 91)]

(c) Reflexivity.

(i) Dialogue with the reader.
"Y a-t-il un homme au monde qui... ne puisse nous dire: « Moi aussi, j’ai assisté, j’ai joué mon rôle dans un véritable roman ou qui [ne] cache dans le secret de ses souvenirs un roman... qui ne sera jamais écrit? ... Mais peut-on dire que ce roman ne sera jamais écrit?  Il l’est [= il est écrit] de toute éternité dans le cerveau de l’homme, et sans doute il l’a déjà été [sc. il a déjà été écrit] sur les pages où, par cette sorte d’encre sympathique qu’est la pensée, il se décalque.  N’est pas ce que vous voulez dire, cher lecteur, quand vous m’assurez que, si vous vouliez parler, vous sauriez, rien qu’en disant des choses vraies, écrire le plus dramatique, le plus incroyable, le plus romanesque des romans?" (536)
« Vous prétendez nous peindre la vie, me direz-vous, et c’est de plus en plus à une pièce [de théâtre] que vous nous faites assister.  Comment, le baron ne s’étonne pas de ces paroles incohérentes?  Mais c’est un personnage falot et dénué de ressemblance. »  Cher lecteur, ne vous est-il donc jamais arrivé de ne pas comprendre ce que vous dit un monsieur...? (673)
Le lecteur trouvera sans doute que tout cela [all these memories of school] ne fait que ralentir la marche du roman. (145)
"tu ne les as pas connus comme moi, lecteur..." (171)
See also JS 515, 525, 528, 530, 533...
(ii) Confusion of narrative time with narrated time.
"Voilà les réflexions que je me suis attardé à faire | en regardant Mme Santeuil qui revient à pied avec son mari..." (868)
(iii) Light, Stendhalian irony towards protagonist:
"Et ici nous avons à faire un aveu que beaucoup de gens ne trouveront pas favorable à notre héros..." (366).
[Cf. "Mondanité et mélomanie de Bouvard et Pécuchet": "Bien entendu les opinions prêtées ici aux deux célèbres personnages de Flaubert ne sont nullement celles de l’auteur." (PJ 104)]
(iv) Fictional characters treated as though having an existence in the real world:
"quand vous apprendrez par les journaux... que les électeurs de la Somme n’ont pas cessé de regretter [Charles] Marie..." (525)
"Je vois déjà le lecteur généreux et indiscret qui... a envie d’aller tout répéter au duc" (708).

(d) Ce récit
(i) Widespread use of «récit» for references (analeptic and proleptic) to the text at hand.
"nous n’aurons plus l’occasion dans le cours de ce récit de prononcer leur nom." (98)
à l’époque où s’ouvre ce récit (519)
si ce récit n’était déjà trop chargé d’épisodes accessoires pour m’attarder encore à cela... (522)
[Cf. PJ: "Chaque heure efface un peu le souvenir du rêve déjà bien défiguré dans ce récit." ("Rêveries couleur du temps" 193); "Le salon de Mme Seaune, née princesse de Galaise-Orlandes, dont nous avons parlé dans la première partie de ce récit sous son prénom de Françoise, est encore aujourd'hui un des salons les plus recherchés de Paris." ("La fin de la jalousie" 225)]
(ii) Cette histoire
"Le baron de Berlinges, que je regrette de ne pas pouvoir vos faire connaître davantage car il ne reparaîtra pas dans le cours de cette histoire, pour la bonne raison... qu’il mourut peu de temps après ce dîner" (673).
(iii) Une oeuvre
"Ainsi cette chambre... mérite-t-elle... de prendre place dans une oeuvre où les seules chambres qui avaient par jusqu’ici... étaient les chambres nues de la province." (486)

(e) Situational irony.
"Ah! c'est ici qu'un matin où, aussi débordant de tendresse pour sa mère qu'aujourd'hui, il s'était caché pour l'attendre, elle lui avait annoncé qu'au lieu d'aller aux Champs-Elysées il irait chez M. Jaconnier" (JS 105); "quand nous rencontrons un ami au moment où nous nous sentions au coeur le plus d'amitié pour lui, souvent lui, vient précisément de se remémorer avec colère le mauvais accueil que nous lui avons fait dans une journée moins cordiale pour nous" (JS 347); JS 93, JS 257, JS 527.
Compare Recherche: "Si je venais de penser à mes parents avec tendresse et de prendre les décisions les plus sages et les plus propres à leur faire plaisir, ils avaient employé le même temps à apprendre une pécadille que j’avais oubliée et qu’ils me reprochaient sévèrement au moment où je m’élançais vers eux pour les embrasser" (S 154); "ces mésententes comme j’en avais eu souvent avec mes parents que je trouvais froids ou irrités au moment où j’accourais près d’eux débordant de tendresse" (P 79); "comme je m’en étais déjà aperçu à Combray quand mes parents me faisaient des reproches au moment où je venais de prendre à leur insu les plus louables résolutions, les cadrans intérieurs qui sont départis aux hommes ne sont pas tous réglés à la même heure" (TR 292).

(f) The principle of irony: you can have it, but only when you don't want it any more.
"« Les situations changent, et ce que nous désirions nous finissons toujours par l’avoir.  Oui, mais elles changent moins vite que notre coeur, et ce que nous désirions, si nous finissons toujours par l’avoir, c’est quand nous ne le désirons plus.»" (625)

(g) Temporality
ia) a reference to today, the time of writing: "Aujourd’hui par ce jour d’automne je voudrais voir toute un forêt" (503); cf. "Je regarde Mme Santeuil." (868) Compare Recherche: "Cette complexité du bois de Boulogne qui en fait un lieu factice et, dans le sens zoologique ou mythologique du mot, un Jardin, je l’ai retrouvée cette année comme je le traversais pour aller à Trianon, un des premiers matins de ce mois de novembre" (S 415); "les fleurs qu’on me montre aujourd’hui... ne me semblent pas de vraies fleurs" (S 182); cf. TR 350, SG 339.
(ii) a massive prolepsis: Servois at 50 (652-3); "Dix ans plus tard..." (799). Compare Recherche (TR 111-3, TR 257).
(iii) a massive analepsis: flash back thirty years to the time when Jean's parents are young, for the story of Charles Marie (515ff.). Compare Un amour de Swann.

(h) Tone
On the whole, more optimistic than the Recherche.
(i) Et l’amertume qu’il y a à se sentir glacé pendant qu’on pleure, à se raidir, à sentir sa faiblesse, se charge de tout ce plaisir qui est attaché à la vie humaine, qui ne nous abandonne pas tant que nous vivons, qui se réfugie dans le frisson, dans la douleur, dans la désespérance, que nous sommes bien fous d’aller chercher si loin puisqu’il est toujours avec nous, entre nous et notre couche, entre nous et la terre dure, entre nous et nos larmes, et [tel] qu’aucune circonstance ne peut nous donner davantage. (853)
(ii) The expected joy does arrive (even if it doesn’t last).  "Cet instant que Jean avait attendu avec tant d’impatience était [arrivé]." (358)
(iii) It’s great that people stop being your friend so fast—this just shows how easy it is to make new friends!  "notre communauté humaine noue si vite des relations dont l’inconstance est une preuve de leur nature vraiment humaine, puisque avec tout autre homme elles se renouent aussi vite" (404).

(j) Genre
si vous songez que, si Mme Santeuil était une femme différente de toute autre,..., pourtant elle avait en quelque mesure les idées... de toutes les bourgeoises de sa génération...; si vous songez que son fils ressemblait à tous les jeunes gens de sa génération, et que tous eurent plus ou moins sur leurs parents une action pareille, vous songerez que ce chapitre, peut-être ennuyeux comme chapitre de roman, était instructif comme chapitre d’histoire. (867)
(Le chapitre que nous allons écrire ne serait peut-être pas moins à sa place dans une étude psychologique sur les différentes variétés de l'ambitieux, dans
une étude historique sur la société à la fin du XIXe siècle que dans l'histoire plus modeste de Jean Santeuil. (272))
Ne pouvant, dans un récit qui ne peut être qu'une oeuvre de sentiment, donner une idée de l'esprit de M. Beulier... (144)

(k) Personification
"Jean vit... toutes les chaînes des Alpes... chacune cherchant sa place" (436).
"comme dans un wagon qui marche, c’est le pays qui semble fuir, et quand nous connaissons depuis longtemps les choses, ce sont elles qui semblent nous connaître" (457).
Compare Recherche: "je les vis timidement chercher leur chemin" (S 179-80).


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