Jean Santeuil
2.6.4 The raw material idea: artworks can be based on autobiographical data
without for all that being autobiographical.
(a) The novelist Traves borrows from his own life.
"pour qui l’eût connu à fond, on eût reconnu dans quelques-uns des matériaux dont il [Traves] s’était servi quelque douce ou terrible circonstance de sa vie." (JS 330)
(c) The writer C. borrows from his own life (for lack of imagination!).
"Nous savions par lui [C.]... que les choses qu’il écrivait étaient des histoires rigoureusement vraies. Il s’en excusait en disant qu’il n’avait aucune invention et ne pouvait écrire que de ce qu’il avait personnellement senti... Mais dans quelle mesure était-il dans ce qu’il avait écrit, avait-il connu le duc de Réveillon, pourrions-nous, en allant dans la Marne, voir ce moulin dont il parle...? Et surtout ce Jean qui, avec quelques-uns des défauts de C., plus de qualités peut-être, surtout de sensibilité et même de coeur, mais aussi une santé bien plus chétive, à la différence de C. avait eu tant de malheurs, et de talent pour aucun art? Ces problèmes... nous intéressaient plus que tout. Nous pensions en consacrant toute notre vie à les résoudre ... [que] nous comprendrions quels sont les rapports secrets, les métamorphoses nécessaires qui existent entre la vie d’un écrivain et son oeuvre, entre la réalité et l’art, ou plutôt ... entre les apparences de la vie et la réalité même qui en faisant le fond durable et que l’art a dégagée." (JS 52-3)
Compare the Carnet de 1908: "Tout est fictif, laborieusement car je n’ai pas d’imagination" (69).
(d) Jean's hypothetical work would borrow from his own life.
"«Et moi aussi, se dit-il... j’ai senti qu’il [le monde] était plein de pensées pareilles à la mienne... j’avais même quelquefois songé à préserver, pour offrir à leur amitié, dans un livre qui serait moi-même, une pensée qui ressemblerait à la leur.»" (JS 324)
(e)
The narrator borrows from his own life.
"notre vie n’est pas absolument séparée de nos oeuvres. Toutes les scènes que je vous raconte, je les ai vécues. Comment donc pouvaient-elles valoir moins comme scènes de la vie que comme scènes de mon livre? C’est que, au moment où je les vivais, c’est ma volonté qui les connaissait dans un but de plaisir ou de crainte... Et leur essence intime m’échappait." (JS 345)
(Cf. "Y a-t-il un homme au monde qui... ne puisse nous dire: « Moi aussi, j’ai assisté, j’ai joué mon rôle dans un véritable roman» ou qui [ne] cache dans le secret de ses souvenirs un roman... qui ne sera jamais écrit? ... Mais peut-on dire que ce roman ne sera jamais écrit? Il l’est [= il est écrit] de toute éternité dans le cerveau de l’homme, et sans doute il l’a déjà été [= il a déjà été écrit] sur les pages où, par cette sorte d’encre sympathique qu’est la pensée, il se décalque." (536))
This book is not so much created as harvested: “Puis-je appeler ce livre un roman? C’est... l’essence même de ma vie... Ce livre n’a jamais été fait, il a été récolté.” (JS 41: recto side of first page of manuscript)
Compare Recherche: "ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur." (TR 197)
(f) Proust borrows from his own life.
A slip of the name: "Il vaudrait mieux que je vous dise Marcel et que vous me disiez Charlotte. ... Croyez-vous, Marcel, qu’il soit cinq heures?" (814)
A slip of the person:
"Nous les regardons avec amour, ces reliques mêmes de notre vie... le temps que nous reconnaissons... dans la froideur qu'il y avait alors à Éteuilles entre le maire radical qui pourtant était aussi
un vieil ami de mon oncle et notrevieil ami le curé, dans le nom du pâtissier que je vois au bout de la grande rue... et dans la voix de ma mère quand elle disait: «Il faut aller vite chez Mongelard cherche une tarte.»" (JS 204)
"J'avoue que j'ai quelque tristesse, quand je pense à Betrand de Réveillon, à me le rappeler surtout ce soir-là... courant sur les tables pour me rejoindre." (JS 302)
"Et soudain toute cette vie de là-bas qu’il croyait inutile et inutilisée lui apparaît charmante et belle... Cette odeur que je sens tout d'un coup... je la reconnais! C'est l'odeur de certaine maison que nous habitions au bord de la mer, une irritante villa tout en bois... et où j’ai été si triste" (JS 462-3).
"Et nous nous demandons s’il n’est pas plus beau que l’imagination... ne puisse... sauver ainsi de l’oubli... l’essence... de la vie en bateau, en wagon... que quand, jaillissant du choc d’un présent et d’un passé identiques, elle est dégagée du temps. Car le plaisir qu'elle nous donne, signe de sa supériorité auquel je me suis suffisamment fié pour ne rien écrire de ce que je voyais, de ce que je pensais, de ce que je raisonnais, de ce dont je me souvenais, pour n'écrire que quand un passé resuscitait soudain dans une odeur..." (JS 464)
(See also JS 301.)
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BUT:
(g) Biographical data is like the letters of the alphabet—mere raw material.
"pour qui l’eût connu à fond, on eût reconnu dans quelques-uns des matériaux dont il [Traves] s’était servi quelque douce ou terrible circonstance de sa vie. Car notre vie, quelle qu’elle soit, est toujours l’alphabet dans lequel nous apprenons à lire et où les phrases peuvent bien être n’importe lesquelles, puisqu’elles sont toujours composées des mêmes lettres." (330-1)
"leur [Balzac, Flaubert] correspondance donne cette matière brute dont il extraient de la beauté" (340).
Compare Recherche: "On peut dire qu’il n’y avait pas, si je cherchais à ne pas en user inconsciemment mais à me rappeler ce qu’elle avait été, une seule des choses qui nous servaient en ce moment qui n’avait été une chose vivante, et vivant d’une vie personnelle pour nous, transformée ensuite à notre usage en simple matière industrielle." (TR 336)
(h) People we have known do indeed show up in our books—but only as catalysts.
"
En réalité il n’aurait pu dire à personne, à rien...: Vous êtes dans mon livre. Car il sentait trop bien qu’eux-mêmes n’étaient pour rien dans l’illumination qu’il avait eue souvent en leur présence." (JS 57)
(j) As soon as you deliberately write about yourself, you fail.
"Ceux qui l’avaient connu [=avaient connu C.] pouvaient... en le lisant dire: « C’est bien lui », quoique à vrai dire il ne [pût] quand il écrivait parler de lui, car dès que ce qu’il écrivait avait trait à lui, sa joie cessait, il était averti qu’il n’écrivait plus ce qu’il devait écrire." (JS 658)
"les pages les plus brillantes d’un écrivain sont souvent un morceau imposé, comme par exemple une préface demandée, un certain article. La matière sur laquelle l’esprit s’exerce n’est pas l’esprit lui-même, toujours fuyant et à approfondir." (848)